Poesies et Contes par Yves Le Car

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MES DEUX ONCLES

Sur le site www.memoiredeshommes.sga/def... nous apprenons que Yves Le Car est mort,tué à l 'ennemi.

 

BEAUSEJOUR

 Non, vous ne rêvez pas : Yves Le Car est bien mort pour la France, le 25 septembre 1915, à l'âge, le compte est vite fait, de vingt et un ans.

 Ironie du sort ! cynisme de l'Armée ! Yves Le Car est mort, cela ne s'invente pas, à Beauséjour. Beauséjour, dans la Marne. La marne, l'argile, la gadoue. Long séjour eût été plus juste. Je ne sais si le nom de cette commune a changé depuis la fameuse boucherie où Yves Le Car et combien de jeunes otages comme lui ont quitté leur séjour terrien, terrestre, pour une éternité de soldats inconnus, éternité souterraine, souveraine, je ne sais quel joyeux drille eut l'idée de baptiser ainsi ce village en plein coeur d'une région polluée par les casernes, infestée par l'Armée, mais le séjour civil ne peut guère y être beau, a fortiori le séjour forcé, éternel, posthume séjour d'un corps qui pourrit, qui se décompose, et dont les os peu à peu se mêlent aux eaux rouges, aux eaux sanguines alimentées guerre après guerre, crime après crime, charnier après charnier ;

 

 Yves Le Car est bel et bien mort, corps et âme, à son corps défendant, mal défendu, bien descendu, faisant corps avec ceux, innombrables, de ses congénères, à peine sortis d' Enfance , de tous ces inconnus, méconnus, méconnaissables, et si ressemblants, tous camps confondus.

 Yves Le Car est mort, loin de chez lui, loin de Nantes, loin de son Finistère natal, là où finit la terre, là où commence la mer, la mère qui l'attendait, qui lui tendait les bras, l'amer qui l'a cueilli, plus rapide, plus rapace.

 Yves Le Car est mort, une semaine après son vingt et unième anniversaire, âge, à l'époque, de la majorité, âge où l'on te juge responsable, citoyen à part entière, à part, bien sûr, en ce qui concerne ton devoir de servir, ton devoir de servile, ton devoir de te faire tuer pour les crapules militaires qui gouvernent ta vie, qui gouvernent toute vie...

 On l'aura compris, il ne s'agit pas d'un homonyme anonyme ni d'une usurpation d'identité. Ce document n'est pas un faux, et chacun peut retrouver, probablement,un ancêtre sur ce même site . On a les monuments qu'on peut en ce 11 novembre où l' Etat, paraît-il, commémore ses morts, nos morts, ces morts usurpés ! usurpés par la Patrie prétendûment reconnaissante, ne reconnaisssant pourtant ni sa responsabilité, ni son irresponsable inutilité, nocivité, criùminalité.

 Un ancêtre, pour ma part, qui m'a légué, bien malgré lui et à son insu, son prénom comme un label d'origine. Un grand-oncle qui est parti, comme tant d'autres à la mode de l'époque, fleur ou pleur au fusil, va-t-en savoir. Il n'a rien laissé : aucun témoignage, aucun écho, même indirect, ne m'est parvenu quant à son idée sur la question. Mort anonyme...morts unanimes ; remords magnanimes.

 Combien de mômes de cet âge , à peine éclos, à peine adultes, envoyés tout frais pour sauver la patrie, la patronne, la pâture, la pattemouille, la pâte à modeler les victimes des guerres, de l'Armée, de l'Etat ; la patrie reconnaissante, paraît-il ! Reconnaissant les siens, reconnaissant l'essaim, le temps de leur offrir un voyage gratis sur le sol, puis sous le sol, à la place du bémol, de cette patrie, leur patrie, leurre patrie, comme on disait, délaissant le bleu de travail, uniforme d'esclave peut-être, mais d'esclave vivant, bleu du ciel , bleu de la mer, bleu de l'infini, de la vie qu'on allait leur arracher comme bleu, comme cette jeunesse toute... blanche, ce blanc de la virginité, de la pureté, de l'innocence, comme ce blanc-seing, blanc symbolique, qu'on leur a fait signer et que l'avenir, à venir, à vomir, s'est bien chargé de remplir. Remplir à l'encre rouge, ancre jetée dans l'océan de gadoue, abréviation de GA...r...D...à v...OU....s, cet aboiement du berger pour rassembler son troupeau, ancre jetée dans l'amer rouge, rouge du sankimpur autant que du sang vernaculaire, tentaculaire, spectaculaire, spectral, les deux se mélangent et la terre se les mange, s'en nourrit sans trier, sans rapatrier le sang venu d'ailleurs, tout est bon pour le compost, pour composer le terreau d'une terre nouvelle, universelle.

 

VOS VERITES , VOS CONTREVERITES ;

 

 Mais revenons, non pas à nos moutons, mais à mes tontons. Celui-ci je ne l'ai pas connu. Et pour cause. Puis-je lui être à mon tour reconnaissant ? Reconnaissant de quoi ? D'avoir contribué, probablement, à mon Pacifisme viscéral, à cette haine de cette secte criminelle qui embrigade la jeunesse dans un linceul transparent qui prend l'aspect, pour mieux séduire, pour mieux sévir, pour mieux saisir, pour mieux gésir, d'un carnavalesque uniforme, universellement admis, et curieusement similaire, si millénaire, si militaire, internationalement salement infernal, uniforme pas seulement dans l'habit, qui ne fait pas le moine mais qui fait le zouave,le soudard, le spahi, le spadassin, le fantassin, le fantasque assassin, uniforme jusque dans l'habitude, l'attitude, la servitude formatées, uniforme façon de penser, de vivre, d'être, en fonction de cette sacro-sainte idée de patrie, de territoire, de ;terroir à défendre, à protéger, à sécuriser ; uniformatés dès l'école et dans la moindre discipline sportive ou civique ; uniformité, pensée unique, panacée tragique, tricolores vertus, tricoteuses de linceul, performantes perforeuses de cimetières, les armées inlassablement veillent sur nous, veillent surtout à ce que tous rentrent dans les rangs - ou dans l'errance.

 

 Voilà pourquoi je me reconnais dans ceux qui simplement, sainement, humainement, disent NON . Mon jeune futur grand- oncle potentiel n'a pas dit non, même si j'aime à croire qu'il n'est pas parti de gaîté de coeur mais comme la plupart de ses congénères à peine sortis d'adolescence qui ne savaient pas, qui n'ont pas su, échapper à ce destin d'esbroufe, bourrage de crâne aidant. Puisque la lourde tâche de faire renaître ton identité m'incombe, on comprendra que je garde quelque rancune envers ton assassin.

 Mais j'annonçais deux oncles. Le second m'est venu du côté maternel et, si l'autre guerre, la guerre suivante, n'en a pas fait un macchabée, elle l'a rendu en mort-vivant, ce qui ne vaut guère mieux. A ceci près ( ce cyprès qui domine toutes les croix alignées) que celui-là, je l'ai connu. Lui m' a appris ce qu'était cette saloperie qu'on appelle la guerre, je crois même me souvenir ( à moins que ma mémoire influencée par mes convictions n'extrapole mon souvenir) qu'il nous disait de ne jamais y aller, de ne jamais accepter cette fatalité, cette humilité, cette inhumanité.... pour quelque raison que ce soit. C'est lui qui m'a appris " Ne joue pas aux soldats", qu'il chantait régulièrement, sans avoir bu.

Oui, la boisson était, paraît-il, son point faible. Elle serait même responsable de son décès précoce, dans un état de misère et de déréliction inimaginables. C'est analyser un peu sommairement les conséquences d'une pauvre vie dont les symptômes sont plus profonds. Serait-ce avoir l'esprit mal tourné, la pensée obnubilée, que d'y lire les traces laissées par quelque quatre ans d'un conflit sans merci ?

 

Un conflit sans merci, voilà une bien drôle d'expression. ! Soit c'est un pléonasme, tout conflit armé étant par définition, sans pitié ; soit c'est un oxymore , car le conflit reçoit toujours et des honneurs et des félicitations... et des citations (Phénicie... aussi !) ne serait-ce que des marchands d'armes, ainsi que des Etats complices, des Etats qu'on place, des étalages de lâchetés, lâches témoins, achetés, à jeter.

 

LA VIE COMME DIT L' AUTRE

 

 Oui j'ai toujours en tête les deux oncles de tonton Georges, et en guise de myosotis, je laisse aux miens ces quelques lignes. La vie, comme dit l'autre, a repris tous ses droits , et si leurs deux croix, en supposant qu'il y en ait, ce dont je n'ai aucune idée, mais dont je doute pour ce qui est du moins de l'oncle maternel, si leurs deux croix ne font plus beaucoup d'ombre, j'ose croire que ce double souvenir avunculaire a fait de moi, a contribué à faire, car il y eut d'autres facteurs, le pacifiste que je suis. Du premier, je n'ai forcément aucun souvenir ; il ne m'a légué sans le vouloir, sans le savoir, que son prénom. Alors, si mes écrits et mes cris peuvent venger son assassinat, je n'aurai pas démérité. Si tu avais vécu, survécu, tu m'aurais, j'ose le croire, renforcé dans ces idées qui sont miennes, que je me suis permis par delà le tombeau, de te prêter et de t'emprunter. Mais tu sais, c'était pas la der des ders. C' EST JAMAIS LA DER DES DERS.

 En tout cas, mes deux oncles, et pour cause ( pour cause de guerre, si j'ose dire) ne se sont pas connus. Dommage. Ils se seraient reconnus. Comme je les reconnais pour deux des nôtres.

 

 Maintenant j'en suis sûr, chers malheureux tontons,pas plus amis des Tommies que des Teutons, si vous aviez vécu, si vous étiez ici, peut-être écririez-vous les lignes que voici, peut-être en duo chanteriez-vous, gueuleriez-vous, non seulement pour vos petits-neveux, mais pour leurs congénères : " Ne joue pas au soldat ! ne sois jamais soldat ! Celui qui est en face est peut-être en phase ; celui qui se trouve à portée de fusil, à portée de missile, est peut-être plus proche de toi que tu ne le penses. Et quand bien même, il est ton frère, ne serait-ce que parce que, comme toi, il a été...UN GOSSE !!!! Oui, je sais, on les tue aussi, les gosses, quand on est soldat. Parce que, parce que, parce que... sous l'uniforme, quoi qu'on dise, tu n'es plus un homme. Mais une bête. Un fauve. Un dingue."

 

" O vous qui prenez aujourd'hui la clé des cieux......."

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