Poesies et Contes par Yves Le Car

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LA SORCIERE EN CAOUTCHOUC

 

Il était une fois, dans un grand château, une sorcière qui s'ennuyait, parce qu'elle était toute seule. Elle vivait toute seule, dans sa maison qui n'était pas plus grande qu'une citrouille. Il y avait bien quelques araignées et trois chauves-souris , qui s'étaient installées dans le grenier, mais la sorcière ne montait jamais au grenier, car elle avait le vertige, du haut de son escalier bancal. Un crapaud jaune et bleu lui tenait parfois compagnie, mais il sortait beaucoup pour aller ramasser des champignons vénéneux dont elle avait besoin pour faire ses soupes. Le crapaud était son commis, en quelque sorte.Son ami, en même temps que son seul compagnon. Le seul défaut qu'il avait, malgré sa fidélité, était d'aimer la nature, d'aimer se promener, et de prendre ainsi tout son temps, dès qu'il était dehors, pour écouter les oiseaux, regarder les nuages, admirer les arbres de la forêt que l'on croit toujours immobiles et qui sont pourtant, lui s'en était aperçu, de grands voyageurs. Il lui arrivait même, à ce crapaud, de grimper, tout en haut d'un arbre, pour être le plus près possible du soleil. Ainsi il restait des heures à s'émerveiller devant cet inconnu qui l'éblouissait de toute sa lumière, il restait des heures à écouter, sans en avoir l'air, les arbres discuter, les oiseaux réciter leurs poèmes, et le vent raconter ses voyages. Le crapaud était impressionné. Il en oubliait rapidement le but de sa promenade : la cueillette des champignons. Si bien que, le soir venu, son petit panier presque vide, il était bien penaud, bien confus,et bien contrarié, en rentrant chez la sorcière. Contrarié mais heureux. D'un côté, il avait perdu sa journée, ayant négligé, ou bâclé, le travail qui lui était confié, le travail pour lequel la sorcière l'envoyait dehors. D'un autre côté, il était heureux, comblé, ravi, de tout ce qu'il avait vu, de tout ce qu'il avait entendu, de tout ce qu'il avait appris, dans la forêt. Il n'avait pas perdu sa journée, finalement. Du point de vue, on va dire, professionnel, il avait perdu sa journée, il avait, en quelque sorte, trahi la confiance de la sorcière ; maisd'un point de vue, quoi, humain, d'un point de vue éducatif, il ne l'avait pas perdue du tout, bien au contraire. Et il sentait en lui comme un malaise, en même temps qu'une satisfaction. C'est drôle comme sont les choses, pensait-il. Il se sentait coupable, vis à vis de sa patronne, car il fallait bien la considérer comme sa patronne, puisqu'il travaillait pour elle, qu'il était censé, en tout cas, travailler pour elle. En même temps, il se sentait plus riche, libre, et fier de ses découvertes. Il ne racontait rien, bien sûr, à la sorcière. Elle se serait fâchée, et l'aurait transformé, probablement, en pierre. Ne riez pas, c'est ce qu'elle avait fait avec un renard qui, avant lui, était son complice. Le renard aussi s'amusait , trainait en route, se régalait, par ci par là , de petits animaux qu'il croisait sur sa route, ou de fruits, ou... de champignons. Le renard restait parfois plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois, oui, sans rentrer, si bien que la sorcière, étonnée, inquiète, était un jour allée à sa recherche.. et l'avait retrouvé endormi au pied d'un gros chêne, repu, le ventre gonflé par quelques poulettes qu'il avait englouties , comme un glouton qu'il était. La sorcière, l'avait ramené, dans son sac de sorcière, sans même lui laisser le temps de s'éveiller, et une fois à la maison, sa maison grande comme une citrouille, elle l'avait sorti du sac et l'avait posé, toujours endormi, sur le perron, près de la porte, pour en faire un paillasson. ET PUIS NON ! PAS BESOIN DE PAILLASSON, avait-elle pensé, je vais le transformer en pierre. Aussitôt dit, aussitôt fait . Tu es pierre, dit-elle, et sur cette pierre, je battrai mon tapis. Puis elle s'était mise en quête d'un crapaud. Pourquoi un crapaud, plutôt qu'un renard ? Un crapaud serait plus fidèle, pensait-elle, plus obéissant, moins fugueur...

On voit comme elle s'était trompée. Le crapaud n'était pas mieux. Ni pire. Ce n'est pas une question morale. Ce n'est pas une question d'être meilleur ou pire, il faut se mettre à leur place. La nature est là, qui vous tend les bras, enfin, plus que les bras, les multitudes de trésors dont elle dispose : papillons, oiseaux, plantes, des milliers et des milliers de trésors qui vous attendent à chaque tournant, à chaque croisement, sur chaque chemin.

 

Mais la sorcière s'ennuyait. Elle s'ennuyait : elle attendait le retour de son Ulysse, son compagnon, et surtout, la livraison de champignons. Sans son compagnon, pas de champignons ; sans champignons, pas de soupe ; et sans soupe, pas de travail pour notre pauvre sorcière.

Elle s'ennuyait. Quand on s'ennuie, que fait-on ? 

On sort !! eh bien oui, on sort. Et puisque Ulysse tardait à rentrer, qu'en plus, à chaque fois qu'il rentrait, son panier était presque vide, c'est qu'il devait faire autre chose en route. IL DEVAIT S' AMUSER. Aurait-il des amis, par hasard ? Aurait-il rencontré, sait-on jamais, une autre sorcière, une fée, quelqu'un, des enfants ? La sorcière commençait à se poser des questions. La sorcière commençait à ressentir cette espèce de méchante impression qu'on appelle jalousie. Oh, c'est mauvais, cela. C'est mauvais. N'aurait-elle plus confiance, en son Ulysse ? Son crapaud crapahuteur ? Son compagnon ? son ami ? Si bien qu'un beau jour, elle sortit. Elle le suivit. La veille, il avait ramené deux pauvres petits champignons. C'en était trop. Non, pas trop de champignons, au contraire. Trop de soupçons ! trop de contrariété. Trop de contrat non respecté.

Ulysse , le crapaud , partait ce matin-là avec plus d'entrain qu'à l'ordinaire. C'était d'autant plus louche pour notre sorcière, qui n'est ni la nôtre ni celle de quelque autre, mais c'est une expression littérale pour l'impliquer dans le conte, et impliquer le lecteur. La sorcière, en sortant derrière son crapaud, ignorait complètement qu'elle pouvait avoir des lecteurs. Elle ne pouvait sûrement pas en avoir puisqu' elle n'écrivait pas. Si quelqu'un en avait,des lecteurs, c'est celui qui écrivait son histoire à elle, et celle du crapaud, et des autres personnages s'il y en a - oui, il y en a , sinon... sinon, quoi ? chut, tu verras !- mais ça , elle l'ignorait, comme nous ignorons nous-mêmes si quelqu'un n'est pas en train d'écrire notre histoire, si' nous ne sommes pas , en fin de conte, voire en début ou en cours de conte, les personnages d'un roman, ouh là là tu t'égares , pense la sorcière , s'adressant tacitement à l'éventuel auteur de son histoire, histoire qu'elle vit, mais sait-on jamais ! sait-on jamais si nous ne sommes pas.... zut, tu l'as déjà dit...

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