Poesies et Contes par Yves Le Car

livres de poesies

LE CERF-VOLANT

Ce jour-là, avant de partir pour l'école, le petit Tomy voulut profiter d'un léger souffle de vent pour sortir son cerf-volant. Hélas, il n'en avait plus le temps :

"il est l'heure, mon bonhomme, dit Maman, tu vas encore être en retard."

Alors, mécontent, mais obéissant,, il partit, adressant simplement un clin d'oeil à son nouvel ami, ce fameux cerf-volant qu'il venait de fabriquer. Il partit, traînant les pieds sur les cailloux, son lourd cartable attaché dans son dos, comme un parachute, et ne se mit à siffloter qu'après avoir dépassé de trois cent trois pas sa maison. Trois cent trois pas, c'était le nombre qu'il s'était donné, et qu'il respectait tous les jours, tout comme il comptait jusqu'à trois cent trois , le matin dès qu'il avait ouvert les yeux, avant de décider de se lever.

N'empêche que ce nombre de trois cent trois, qu'il avait choisi comme une espèce de rituel qui ne concernait que lui et que personne d'autre ne connaissait, ni ne pratiquait, ce nombre de trois cent trois l'avait empêché de jouer avec son cerf-volant. En effet, s'il s'était levé tout de suite, au lieu de s'obstiner à compter comme si sa vie, ou sa journée en tout cas, en dépendait, il n'aurait pas perdu de temps, et le cerf-volant, avec la complicité de ce petit vent, aurait pu faire trois cent trois allers-retours.

Mais pensez-vous ! tant pis pour lui. Tant pis pour eux, car le pauvre petit jouet ailé avait été, par la faute de son capricieux propriétaire, privé de sorti. Puni par conséquent. Interdit de vol. 

C'était pas juste, non, vraiment.

 

La journée promettait, quant à elle, d'être belle. Le soleil était déjà fort souriant, quelques oiseaux sur leurs branches se récitaient leurs poésies et, à part quelques adultes pressés qui filaient à toute allure vers le bureau ou l'atelier, le village s'éveillait normalement, répercutant de ci de là ses "bonjour !", ses "salut !" ses "hello !".

Tomy ne se pressait pas, lui. Il ne se pressait jamais pour aller à l' école. Un train encore, un bus, un avion, ça peut partir sans vous ; l'école, y a pas de danger, elle ne bouge pas. Elle sera toujours là,quelle que soit l'heure à laquelle il arrivera.

 

Tomy marchait tranquillement, en sifflotant. Quelle surprise lorsqu'il vit apparaître, après le deuxième carrefour, son cerf-volant. Il n' y pensait même plus. Sa mère avait-elle fini par céder ? par lui renvoyer ? Mais comment ?

 

Peu importe ! son jeu préféré, son ami préféré, était bel et bien là, devant lui. Son meilleur ami lui tendait, non pas la main, mais le fil, semblant l'inviter et , machinalement, Tomy l'attrapa, posa sa main sur le long fil du cerf-volant, et serra très fort, comme on sert la main d'un camarade très cher. Et alors ! Oh là là ! quelle envolée d'un seul coup ! voilà le cerf-volant qui monte, qui s'envole, entraînant son maître, entraînant Tomy , qui s'accroche, qui s'agrippe, qui ne lâche pas et se trouve suspendu dans les airs, de plus en plus haut, volant bientôt au-dessus de tout, de plus en plus haut. Ah ! si les copains le voyaient ! Tomy n'a même pas peur, Tomy tient bon, ne lâche pas son cerf-volant qui continue de monter, de monter, de monter...

Et si Maman le voyait ! elle n'en croirait pas ses yeux !

Non, ce n'était pas Maman qui l'avait lâché, qui l 'avait lancé ; le cerf-volant s'était échappé tout seul, c'est sûr, probablement par la fenêtre. D'ailleurs, Tomy croyait bien voir se dessiner comme un sourire sur la toile du cerf-volant, juste à l'endroit qui ressemble à un coeur. Quelle bonne idée il a eue , vraiment, en confectionnant lui-même ce cerf-volant. Jamais il n'aurait pensé, jamais il n'aurait osé imaginer, qu'il suffisait d'un peu de vent pour que lui-même, simple petit garçon comme les autres, s'envole avec son jouet.

 

Mais voilà qu'on arrivait à l 'école. Enfin, au-dessus de l'école ! Si je lâche tout, se dit-il, je vais me fracasser. Ca fera de la fricassée .Cassé cassé cassé. Assez assez assez, se mit-il à chanter ; Descends un peu, Icare, dit-il à son oiseau magique, mais c'est le vent, lui sembla-t-il , c'est le vent qui lui répondit : "Eh quoi ! eh quoi ! eh quoi ! as-tu vraiment envie d'aller t'enfermer en classe ? Ne préfères-tu pas voyager ?

- Mais jusqu'où tu m'emmènes, dit le petit garçon ?

- où tu veux, petit Tomy, où tu veux. Nous pouvons aller, si le coeur t' en dit, jusqu'au bout du monde.

-Mais, mais...

Le petit garçon cherchait maintenant à cacher sa peur, il s'inventait des arguments, des prétextes, des raisons de ne pas continuer ce voyage qui l'attirait pourtant.

- mais, et mon cartable ?

- eh bien , profites-en ! (il ne savait pas si c'était le vent qui lui parlait, ou le cerf-volant lui-même) Profites-en ! nous sommes juste au-dessus de ton école, libère-toi de ton cartable, lâche-le ici.

Vous parlez d'un conseil à donner à un enfant !

Tomy ne se le fit pas dire deux fois. Il sortit un bras, puis l'autre bras de son pesant fardeau, qui tomba. Mais au lieu de tomber droit, comme une pierre, comme aurait fait n'importe quel cartable jeté de haut, celui-ci descendit lentement, comme un oiseau , flottant d'un côté, de l'autre, de-ci de -là, comme un planeur, comme une feuille morte, ou même une feuille vivante, une centaine de regards levés vers lui, une centaine d'index le désignant d'en bas. Car, depuis un instant, depuis un bon moment même, les enfants, dans la cour de l'école, avaient vu ce cerf-volant qui dansait, bien au-dessus de leur tête, dans l'azur. Ils n'avaient pas remarqué tout de suite qu'il y avait quelqu'un au bout du fil, suspendu à cet immense papillon, comment auraient-ils pu deviner qu'il s'agissait de Tomy, leur petit camarade, celui que le maître accusait d'être toujours... dans les nuages !!

Ah ! dans les nuages, il y était, notre petit bonhomme, au sens propre. Et sitôt soulagé de son bagage, de poids de ses livres, cahiers, trousse et sarbacane, il devint beaucoup plus léger, et comme une montgolfière très fière et délestée, il s'envola, tout droit, de plus en plus haut, dépassa les nuages et, curieusement, se retrouva bientôt assis sur la toile de son véhicule original, comme sur un tapis volant, et le voilà parti pour un tour du monde gratuit, pour un cours de géographie en direct, beaucoup plus vivant, beaucoup plus passionnant que ceux du maître.

Le maître justement, ne faisait pas cours en ce moment. Les élèves n'étaient pas encore entrés en classe, ni dans l'école de Tomy, ni dans les autres écoles. Dans aucune école. Tous les enfants , tous les maîtres, tous les directeurs, étaient dehors, dans les cours des écoles, le nez en l'air, la tête dans les nuages, en quelque sorte. Toutes les autos, en ville, étaient arrêtées, même les signaux lumineux des carrefours, qui passaient leur temps, habituellement, à faire des clins d'oeil, tantôt verts, tantôt rouges, aux véhicules, même les signaux, sages comme des agneaux, avaient suspendu leur manège ; ils ne clignotaient plus, leurs trois couleurs brillant en même temps, dirigées non plus vers la route, mais vers le ciel, comme pour illuminer l'événement. Les commerçants abandonnaient leur magasin pour regarder au ciel. Le facteur d'ordinaire si preste, en avait perdu les pédales, et son vélo, c'était fatal, finit sa course dans le fossé. Les gendarmes, même les gendarmes, qui sont par nature si sérieux, se laissaient toucher par le charme du jouet merveilleux. Les voleurs, les voleurs qui auraient dû en profiter pour dérober les marchandises, n'y pensaient pas non plus, hypnotisés eux-mêmes par cette chose au ciel. L'événement avait été signalé partout. Il s'agissait d'un oiseau bizarre, d'une espèce de soucoupe volante, d'un ovni, chacun y allait de son commentaire. De plus, tout le monde était sûr désormais d'avoir vu quelqu'un dessus. Et le monde entier, à ce même instant, regardait ce phénomène, cet engin aérien conduit dans le ciel par un enfant, même si c'était plutôt l'enfant qui se laissait conduire par son espiègle jeu "vie d'en haut".

 

On savait maintenant que c'était un enfant, car l'information circule vite, et, dans la classe de Tomy, là où était tombé le cartable, comme une feuille, comme une plume, en douceur, les enfants avaient vite compris. Dans le cartable parachuté, au milieu des livres de lecture, des livres d'histoire, des cahiers de grammaire et de géométrie, au milieu du cahier de textes et du cahier de punitions, mêlé à la trousse pleine de crayons, gomme, chewing gum, taille crayon, compas, rapporteur, règles, petites autos, et gadgets divers, on avait trouvé... les plans, tous les plans détaillés que Tomy avait utilisés pour fabriquer son cerf-volant.

 

C'est ainsi que, la surprise passée, les regards peu à peu redescendus sur terre, on se mit par groupes, par classes, et même par la suite plusieurs écoles ensemble, à confectionner de grands, d'immenses cerfs-volants.

 

 Les maîtres, bien sûr, participèrent aux opérations,certains parents même, les commerçants apportèrent du ravitaillement, les facteurs, délaissant les lettres que personne au reste n'aurait lues, les gendarmes, même les gendarmes, tout le monde s'en mêlait, et les voleurs eux-mêmes, les voleurs volèrent, directement, de leur propre zèle, portés par le vent. Les feux tricolores jouaient aux quatre coins, se lançaient des oeillades, traversaient d'un trottoir à l'autre, sans déranger le moins du monde les automobilistes, les camionneurs, les motards, bien trop absorbés à fabriquer, autour de leurs véhicules, ce nouveau moyen de transport aérien,éolien, économique, écologique, poétique, non polluant, léger, et agréable, qui était en train de devenir universel, sans que le petit Tomy là-haut, sur son tapis volant, au-dessus des nuages, ne se doutât de quoi que ce soit.

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