Poesies et Contes par Yves Le Car

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LA FEE ET LE FOU

Dans un lointain pays qu'on appelle l'Enfance

Pays dont les frontières sont à sens unique

Et dont tout souvenir nous semble anachronique

D'une fée, et d'un fou, je fis la connaissance ;

Co-naissance en effet, puisque, de ma naissance,

Ils furent, l'un et l'autre, les premiers témoins.

Bien qu'aujourd'hui l'événement soit un peu loin,

Ils n'ont jamais cessé d'exercer leur puissance.

Pour moi qui n'eus aucune espèce de baptême

Ils allaient jouer dans ma vie un rôle essentiel,

Sans que nul ne le sache, ni terre ni ciel,

Au risque d'être même frappé d'anathème

La fée fut ma marraine et le fou mon parrain

Penchés sur mon berceau,mais chacun d'un côté

L'une parlait, l'autre riait, sans s'arrêter :

Elle me dit : " Non, tu ne seras pas marin,

Malgré ton nom, ton origine et tes ancêtres ;

Et si tu nages, ce sera dans d'autres eaux,

Dautres zones, moitié chêne moitié roseau

Moitié pensant, moitié pensif : ni gueux, ni maître.

Je te fais don de l'Art d'accomoder les rêves.

Et tu les serviras par le Verbe et le Vers.

Ces seuls outils resteront ton seul Univers

En revanche tu n'auras pas le droit de grève.

Quand tu t'éveilleras de ton sommeil d'enfant,

De ton sommeil du juste, et du geste surtout,

C'est par la plume que tu parleras de tout :

De la paix sur la terre... et des moulins à vent.

Ou des moulins savants, minotiers de culture.

Tu auras tant de grains et de chagrins à moudre ;

Tant de fil à retordre et de torts à recoudre,

Que tu ne pourras plus me voir, même en peinture.

A force de ne plus me voir, tu m'oublieras.

Pourtant je serai là, te couvrant de mon aile

Et tu me serviras, tu me seras fidèle

C'est toujours dans mes bras que tu t'endormiras,

Et tu me trouveras encore à ton réveil ;

Et tu me trouveras toujours sur ton chemin.

Sur ton papier, c'est moi qui guiderai ta main.

La liberté, tu vois, c'est pas demain la veille"

Ainsi parlait la fée. Enfin, elle se tut.

Cependant que de l'autre côté du berceau,

Le fou pouffait, et s'esclaffait, faisant des sauts ;

Puis il dit, à son tour, de son accent pointu :

" Moi, je veux tempérer tout ce qu'elle t'a dit.

Sinon, tu finirais par te prendre au sérieux.

Et pour garder la fantaisie, le merveilleux,

Je te fais don du rire, et de la parodie."

 

Ainsi, chaque fois que, penché sur mon pupitre,

Je suis pris par quelque sujet, quelque poème,

C'est la fée qui me dicte les mots, l'idée même,

Et dans l'ombre, je sens le fou, qui fait le pitre.

Ne vous étonnez plus désormais des images

Qui sortent de ces entretiens : nous sommes trois

Et je ne suis, entre les deux, rien qu'une proie !

L'auteur, finalement, n'est jamais qu'un otage.

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