Poesies et Contes par Yves Le Car

livres de poesies

LE MASSEUR ET LE MACON

C’étaient deux frères vieux garçons

Qui cherchaient chacun l’âme soeur

L’aîné, massif, était maçon ;

Et le second, ma foi, masseur.

Si l’on demandait au maçon :

"Avez-vous des frères, des sœurs ?"

Il vous répondait sans façon :

J’ai un frère, qui est masseur.

Et si l’on posait la question

A l’autre frère, le masseur

IL citait son frère maçon ;

Et pour ce qui est de masseur,

Poursuivait-il, j’en fais fonction.

On lui répondait :" Et ta sœur ?"

Mais vu que les deux frères sont,

L’un comme l’autre, aussi farceurs,

Ils savent bien, nos deux larrons,

Pour nous renvoyer l’ascenseur,

Dire, en guise de conclusion :

"Nous sommes tous deux là, sans sœur !"

Depuis qu’ils étaient écoliers,

On leur répétait à l’envi,

Qu’ils avaient l’esprit d’escalier.

Pour donner d’eux un autre avis,

Ils trouvent à chaque réplique

Une parade au tac au tac ;

Ils sont malins, et leur tactique

Les met à l’abri des attaques ;

Le fait de rester vieux garçon

N’empêche pas d’être noceur.

Mais un masseur, comme un maçon,

Ca n’en est pas moins un bosseur.

Car massage et maçonnerie

Relèvent de l’art, et dès lors,

Personne à vrai dire ne rit,

Lorsqu’ils évoquent leurs efforts.

Chacun à sa tâche s’attache,

Ce n’est un secret pour personne.

Y a pas de quoi en faire un flash :

Quand l’un masse, l’autre maçonne.

Que l’aîné fasse une façade

Quand l’autre façonne une fesse

Ne les rend nullement maussades,

Sauf si leurs affaires s’affaissent.

Mais au contraire, le profit

Qu’ils en tirent les satisfait,

Leur petite vie leur suffit,

Et leur bonheur serait parfait,

Hormis le fait que le maçon,

Comme son frère le masseur,

Était encore vieux garçon.

(Je l’ai déjà dit tout- à- l’heure ).

Or, un jour, dans le cabinet

Du masseur, entrèrent deux sœurs,

Une occasion inopinée !

Bien sûr, en tout bien tout honneur.

Qu’allez-vous donc imaginer ?

Quand je vous parle de deux sœurs,

La cadette, on l’a deviné,

Était une vraie bonne sœur,

Venant présenter son aînée,

Son aînée qui, précisément,

Cherchait une place de bonne ;

Et l’on imagine aisément

Que le masseur l’eut à la bonne ;

Car elle était plutôt amène,

Comme aurait dit sa jeune sœur.

Faisons confiance en ce domaine

A la sœur autant qu’au masseur.

Récapitulons : des deux soeurs

L’une est religieuse, et l’aînée

Devient bonne chez un masseur.

C’est clair, mais c’est pas terminé

Car le masseur est vieux garçon

Ce qui est un vrai crève- coeur

Pour lui comme pour le maçon,

Mais puisqu’ils cherchent l’âme sœur,

L’un comme l’autre, l’occasion,

Qui arrive comme une fleur

Fera, comme on dit, le larron :

A moins que l’un des deux se leurre,

Que l’un ou l’autre soit marron.

Or, le maçon échafauda

Un plan pour aller chez son frère :

Sifflant sa chanson il rôda

Sous sa fenêtre sans s’en faire,

Et timidement minauda

L’air de ne pas en avoir l’air

Tout en répétant sa coda

Cent fois, mille fois, tralalère.

Le masseur le réprimanda,

Devinant -il avait du flair !-

Que sa visite si pressée

Malgré leurs liens confraternels

N’était pas désintéressée,

Mais pas d’un plan professionnel.

On m’a dit qu’il y a deux sœurs

Chez toi, intervient le maçon.

Oui, mais des deux sœurs, l’une est sœur,

Et pour l’autre il n’est pas question

D’aller faire le joli cœur

Ni de jouer les fanfarons ;

Nous verrons en temps et en heure

Ce qu’il en est. En attendant

Nous avons deux frères, deux sœurs ,

C’est un fait, mais restons prudents.

Car des deux sœurs, l’une était mince :

C’était la bonne du masseur,

Lequel sans doute était bon prince,

Car lorsque vint la bonne sœur,

Elle se dévoila sans honte :

J’ai dans les reins quelques douleurs

Et désormais je me rends compte

Que c’est à cause des rondeurs.

J’aimerais que vous me massiez

Afin d’y gagner en minceur,

Il faudrait que vous le fassiez,

Bien entendu, avec douceur.

Mais quand je vois vos bras d’acier

J’ en éprouve quelque stupeur.

Le masseur prit un air pompier

Histoire d’apaiser sa peur :

Attendez, dit-il, je m’assieds

Pour en parler à votre sœur.

En effet, j’aime assez masser

Mais je n’ai jamais eu de sœur

Et je ne voudrais offenser

Ni les tabous ni la pudeur.

Donc, la sœur, celle qui est nonne

Aurait bien aimé la minceur

De sa sœur, celle qui est bonne,

Et qui plus est chez un masseur,

Lequel masseur, lui, chez sa bonne,

Recherchait plutôt l’âme sœur

Et redoutait qu’il y ait maldonne

S’il n’était pas à la hauteur

Pour masser la sœur de sa bonne.

Le fait qu’elle soit bonne sœur

Pour lui qui ne craignait personne

Lui donnait pourtant des sueurs,

D’autant qu’il voyait dans la nonne

Une future belle sœur.

S’il allait trop vite en besogne

Il risquait de perdre sur l’heure

Sa bonne pour qui son cœur cogne

Et du coup de perdre son cœur.

La bonne en question était bonne

Pas seulement de profession.

On lui aurait donné la madone

Et le bon dieu sans confession.

Cela n’étonnera personne :

Elle donna la permission

Au masseur de masser la nonne

Ne craignant nulle trahison.

Attendons la fin : le maçon

Qui n’avait pas lâché l’affaire

Fredonnait toujours sa chanson

Sous les fenêtres de son frère.

Voyant entrer la bonne sœur,

Il fut pris de quelques frissons,

Et sous ses taches de rousseur,

Comme il est dit dans la chanson,

Non pas celle du joli coeur

Mais celle d’un autre garçon

Qui a un tablier de sapeur

Entre le nez et le menton :

"La nonne osa, dit la chronique,"

Rougir. Hormis quelques censeurs,

Tout le monde trouva comique

Sauf, peut-être, son confesseur,

L’aventure de ces deux frères

Qui rencontrèrent ces deux sœurs.

Pas de quoi en faire une affaire

A part pour les journaux du cœur.

Ce ne serait qu’un fait divers

Sauf que l’une étant bonne sœur

Il lui fallut quitter les ordres

Afin de suivre son maçon

Sinon ça aurait fait désordre.

J’entends déjà à l’unisson

Tous les échos de la rumeur :

" Quoi ! le masseur est mollasson !

Non ! le maçon aime la sœur "

Quoi qu’il en soit, les deux garçons

Trouvèrent enfin l’âme sœur :

La sœur épousa le maçon,

Sa sœur épousa le masseur,

Et les deux couples sont d’aplomb

Comme le fil du même nom.

.....

Il existe une autre version

Où le maçon et le masseur

Ne sont pas frères, mais passons...

Par les temps qui courent, j’ai peur,

En dépit de l’évolution

Des mœurs , qu’on me tienne rigueur

De ma petite diversion.

Car il se peut que le masseur

En fait n’aime que les garçons,

Et qu’il rencontre chez sa sœur

Qui est bonne sœur, un maçon.

Mais arrêtons là, vous avez

Raison : ça, c’est leur vie privée.

Copyright "Yves Le Car", tous droits réservés