Poesies et Contes par Yves Le Car

livres de poesies

URBI ET TORBI

URBI et TORBI sont sur un bateau. Et les deux jumeaux ont le mal de mer.
 Surtout qu'ils sont nés de mer(e) inconnue. Et de père incongru. Ca fait la paire .
Mais ça les rend amers .
Et le bateau tangue, tangue, tant qu'il peut. La mer est agitée . Le père est acquitté . Sans autre forme de procès . Et les fils ballottés d'un bord à l'autre .De babord à tribord . Et le vent en poupe les pousse à la proue . Urbi et Torbi , tout estourbis tourbillonnent comme deux toupies : l'un se tape contre l'écope ; l'autre se chope l'écoutille ; l'un s'accroche et s'écrie« au secours ! », l'autre accourt, et s'écroule. Et la houle les roule et le roulis les saoûle . Blancs comme des linges, pleins comme des langes, les angelots comme linceul homme , vomissent sur le

pont .

vomissent tout ! vomissent tout !

Deux minus vomissent tout !

Dominus Vobiscum !!

Donnez-nous vos biscuits , disent les rats sur le pont, sur les pas des larrons.



Il faut dire qu'ils en ont à rendre, du biscuit : avant le bateau, c'était
le baptême . Et comme de coutume dans ces pays-là , c'est un couple d'animaux qui leur fait passer les épreuves . En effet, le baptême n'est pas donné d'avance ; il se mérite. Et se pratique, comme chacun sait, en deux étapes : bap – tême . BA – TEM !

On te bat...On t'aime : qui aime bien châtie bien. Et le vice est versé.
Comme toujours et partout, il y a des hauts et des bas . Mais les débats d'en haut ne sont pas les idéaux d'en bas. C'est là que le bât blesse.

Le bât, précisément, est amené, comme il se doit, par un âne .Le haut ?
L'eau ! Par un boeuf. Pourquoi un boeuf, me direz-vous ?
Parce que l'on n'a jamais su , en dépit des épîtres des apôtres, et des chapitres des autres ; les pitres , les pâtres, et les mille émules du pape ou du pope, qui , de l'oeuf ou de la poule, est venu en premier. Or, de l'oeuf au boeuf, il n'y a qu'un pas, tout comme du coq à l'âne : qui vole un oeuf...vole un boeuf ! Qui mange un oeuf...mange un boeuf ! …

 Qui pond un oeuf...

 Alors plutôt que de pondre un oeuf...à la coque, on choisit de répondre par un boeuf et un âne.


 L'âne pose les questions, vu que c'est lui, dans son bât ( bât de l'âne n'est point bas de laine ) qui détient les thèmes. C'est pourquoi on l'appelle l'âne à thèmes .

Les thèmes sont tout frais ,ils ont été pris hier, et portent sur des questions essentielles, et sensuelles , et sensibles, et sans...importance ; et tant que les enfants n'ont pas répondu juste, on les bat. Comme on bat des tapis tant qu'ils ne sont pas libérés de toutes leurs particules de poussière, d'acariens, de vauriens, d'épicuriens.

 Les enfants, donc, sont tapis, eux aussi, et aplatis, avant d'être tapés, et emplâtrés, puis retapés,et empâtés, lorsque de la tapisserie, on passe à la pâtisserie. Car, à chaque réponse juste, l'âne dit : »suivez le boeuf ».Et le boeuf, en aube, leur donne la récompense . Qui compense la règle. 


Un biscuit ; un verre d'eau.
Et ainsi pour chaque question.
Lorsque la croupe est pleine, lorsque la boîte de biscuits est vide, l'enfant est baptisé . Pour les jumeaux évidemment, il y a double dose. D'où les biscuits étalés sur le pont, que se partagent les rats, par tas,dans les parages des dérapages de repas.
Mais où les mène-t-il, ce bateau ?
A la bataille, bien sûr : Baptême ; Bateau ; Bataille .La fameuse trinité d'ici-bas.
 Quant à l'eau , ils sont en plein dedans. Et c'est pour les familiariser avec l'eau de là que le boeuf leur versait l'eau d'avant. Et vlan. Rien n'est laissé au hasard. D'autant plus que,comme on pouvait s'y attendre, à force d'être transbahutés, chahutés, percutés, ballottés,callottés, de ci de là, dessus de l'eau, Urbi tombe à l'eau. Et Torbi, tout ballot, tout pâlot, tout ramollo, tout chamallow, rame à même l'air comme pour s'envoler .Mais tout va à vau l'eau.
Et voilà les jumeaux séparés ,comme Cahin et Caha,depuis que le premier, Cahin, s'est fait l' Abel. Voilà Caha boiteux. Une vraie cahastrophe. Et voilà Torbi en orbite suivant de ses yeux ronds les ronds dans l'eau faits par son frère qui tourbillonne à gros bouillons....Les couples vont par deux .Et si l'un disparaît..
Imaginez Tohu sans Bohu . Chari sans Vari .Laurel sans Hardi . ..Science sans Conscience . Ce ne serait que ruine de l'âme .Or son âme est sauvée par le baptême .Est-ce une lame soulevant le bateau qui lamentablement va livrer aux baleines le malheureux Urbi !
Triste balade ! A l'aide ! A l'aide !
Mais comment l'aider ? Les dés sont jetés. Et la jetée est bien loin.
Pas question bien sûr de lui envoyer une bouée .C'est interdit . On ne
saurait aller contre la volonté bovine . La loi du Seigneur. L'obéissance au Seigneur passe avant la bouée d'urgence au baigneur. Il faut s'y plier .Prier.
Torbi, accroché au bastingage ( c't'un gage, c'est sûr) joint les deux mains pour prier, et le voilà par dessus bord à son tour. « Que d'eau !Que d'eau ! « pense-t-il ! « Cadeau ! Cadeau ! « pense un requin,tout requinqué déjà du premier corps offert. Et quel requin ! Requin qu'aucun coquin n'égale.
Les deux frères se retrouvent dans le ventre sélacien ,fort impressionnés, au milieu d'un boisseau de poissons poisseux et autres proies, fruits de mer et frères humides ingurgités par cet ogre marin. Comment va-t-on nous retrouver vautrés dans ce foutu fatras ? Qui va crier pour nous secourir ? Au secours ! Au secours ! Urbi et Torbi n'ont plus guère d'espoir que dans d'éventuels pêcheurs à même de trier dans le ventre du monstre pour les rapatrier. Triez pour nous, pauvres pêcheurs.
Heureusement, car l'histoire finit bien, un marin sur son bateau , repéra
 l'animal, le happa au harpon, et comme on fit jadis, paraît-il, pour le chaperon rouge, ouvrit le ventre du requin et découvrit nos deux héros . Urbi et Torbi peuvent bien croire désormais aux miracles .

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