Poesies et Contes par Yves Le Car

livres de poesies

NESTOR

Nestor n'avait pas d'amis. Pas d'ennemis non plus. On le fuyait. On le craignait parfois. Ou ceux qui s'intéressaient à lui, les quelques rares téméraires qui s'en approchaient, se moquaient de lui, riaient de son allure, de sa démarche particulière, de son air triste. Car il était triste . Forcément .Il était MALHEUREUX.

Mettez vous à sa place. Qui voudrait se mettre à sa place. Pas d'ennemis, passe encore. On s'en passe. Mais pas d'amis ! peut-on vivre sans amis ? Sans personne avec qui jouer, avec qui parler, avec qui échanger. Personne avec lequel ... sourire, simplement. Quelle triste vie ! Qu'avait donc bien pu faire Nestor, pour en arriver là ? En quoi méritait-il une telle punition ? Une telle exclusion ? Une mise à l'écart. Nestor n'allait pas à l'école...il avait bien mieux à faire. Et puis l'école, quand on est seul avec sa solitude, seul avec son chagrin, seul avec sa peine,seul avec ses questions ! quand on n'a pas un petit voisin à qui sourire, une petite voisine à qui prêter un livre, un jeu ; quelques, ou même un seul petit camarade avec lequel partager quelque secret ! l'école , c'est fait pour apprendre, mais pas simplement apprendre dans les livres, apprendre des fables, apprendre des tables, apprendre des règles, des dates, des connaissances ; non, apprendre également, apprendre surtout à vivre : à vivre ensemble, à être ensemble, à se connaître, à se comprendre, à accepter l'autre avec ses différences, ses difficultés... L'école, c'est fait pour la camaraderie, pour l'amitié, pour la société. Nestor, lui, était seul . Vivait seul.

Nestor vivait seul, oui. Dans la forêt . Il y avait tellement de choses à apprendre dans la forêt. Tout y était, tous les programmes. Voir, le matin, le soleil se lever lui procurait une joie, qui n'était gâchée que par le regret de ne pas pouvoir la partager... avec qui que ce soit ! Voir, le soir, après avoir traversé la forêt, disparaître ce même globe de feu le comblait de ... j'allais dire de bonheur, mais non : le bonheur eût été d'être accompagné dans cet émerveillement quotidien. Seul ! Seul, il l'admirait, ce soleil, bien sûr, mais quand tu es seul... je veux dire, seul sans l'avoir choisi, seul sans en avoir envie, tu es... comme amputé, comme blessé, comme mutilé. Il te manque un membre. Une parole ! une présence. La parole, non, tu n'en as pas toujours besoin, surtout pour partager ces instants de bonheur que sont le lever et le coucher de la lumière du ciel, du phare de la terre ; du sourire de la planète...La parole, dans ces moments-là, est de trop. Parce que vous vivez, à deux, à plusieurs, ensemble, en même temps, dans un même silence, dans un pareil émerveillement, dans une semblable jouissance, cette magie.... Pourtant !

Nestor aurait bien voulu, comme toi, comme vous, partager ces instants magiques. Nestor aurait bien voulu, de la même manière, faire profiter quelqu'un, de ses innombrables découvertes, chaque jour, dans la forêt : de toutes ces rencontres avec la nature....Une nature qui, elle, n'est pas sectaire, n'est pas moqueuse, n'est pas à l'affût de tes petites particularités qui te font rejeter par tes semblables, des petits sots de la même espèce, finalement ,que toi, que nous. L'espèce des êtres vivants, si riche, si variée, si belle enfin ! Nestor, bien sûr, s'était fait une raison... sachant très bien que les autres, avaient tort. Et, finalement, les plus malheureux, les plus à plaindre, c'étaient peut-être bien tous ces imbéciles, tous ces petits prétentieux qui se croyaient plus malins, mieux bâtis, plus beaux, plus parfaits, plus "normaux".... Qu'est-ce que ça veut dire, tout ça ? Nestor, au contact de la nature, de la forêt, à l'école de la vie, avait appris tellement de choses. Tellement de choses intéressantes . Un jour, un jour, il racontera toutes ces richesses, toutes ces merveillles, tous ces trésors. Un jour, cela aussi, il l'a compris, sa bonne humeur, sa bonhommie, sa bonté se dessineront sur son visage, peut-être même sur sa peau, qui sait ; et alors, alors, à ce moment-là, les autres, ces petits vauriens qui se moquent de lui, qui le rejettent, qui l'écartent, qui l'isolent, le désolent, le désespèrent, l'exaspèrent, les autres, touchés, aspergés, malgré eux, par cette bonté, ne verront plus en lui qu'un frère, un semblable, un être vivant, un... animal : ils ne verront même plus, à ce moment-là, sa différence. Ils ne verront même plus tous les piquants, toutes les épines que Nestor porte sur son dos de hérisson.

Copyright "Yves Le Car", tous droits réservés